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Poésie
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À n’en point douter, la guerre d’Irak commence à voir surgir de nombreux livres portant sur elle, venant tout à la fois l’expliquer, la juger, la constituer comme un objet évident de la pensée, voulant en rendre les moindres détails, souhaitant lui ressembler jusqu’à la nausée. Mais est-ce si évident de parler d’elle ? Est-ce qu’un livre sur la guerre, ce n’est pas mettre celle-ci en dessous du livre lui-même, la subordonner à la logique d’un logos qui pense pouvoir la tenir dans ses griffes, sous ses concepts, qui pense pouvoir accomplir la prouesse de la rendre sensible ? Cette question est souvent celle passée sous silence, évitée, comme si elle ne se posait pas, comme si cette écriture à distance ne posait pas problème, n’avait pas à impliquer une certaine retenue.

Chose étrange, oui, semblerait-il... Et c’est bien cette étrangeté que veut nous indiquer Jean-Michel Espitallier, avec son dernier opuscule publié dans la collection des "Petits Livres", d’Inventaire-Invention. En effet, commencer son livre, c’est être propulsé à sa lisière, en sa limite de "livre" en tant que tel, du fait que celui-ci s’ouvre sur une lettre qui se présente comme un quasi prière d’insérer, une lettre au responsable de la collection - Patrick Cahuzac - pour expliquer que ce qui sera lu, sous l’évidente forme du livre n’en sera pas un, en sera un par défaut, faute de mieux, faute de réserve. Avant même de savoir de quoi il s’agit, de ce qui agira en tant qu’écriture au titre du livre : En guerre, l’auteur se dérobe à toute logique du livre, explique qu’ici n’aura lieu qu’un chantier, l’inachèvement d’une écriture en route, venant par là même inachever du même coup tout ce qui lui précède. Il contresigne avant toute mise en jeu son livre d’un inachèvement.

Ce qui est ici anecdotique, le fait que l’auteur n’ait pas en réserve de livre, et donc que commencer c’est nécessairement reconnaître que tout commence au seuil du livre, et non pas dans ses pages, cependant prend une autre dimension avec ce dont il est question. Car la guerre, justement, et cette guerre-là, présente, encore présente au-delà d’Irak under attack, est ce qui se présente radicalement comme étranger au livre, à la possibilité de faire comme si elle pouvait y tenir sans question. C’est ce que dira Espitallier par la suite, après deux courts textes-listes, où il n’a pas encore parlé frontalement de son sujet, dans lesquels il a tu ce de quoi il s’agissait :
Alors écrire un livre sur la guerre ? Fabriquer un livre avec la guerre ? Mais pourquoi mettre de la guerre là où il n’y en a pas (question préalable !) ? Et que puis-je faire avec la guerre ? La décrire (mais de quel point de vue ?) ? La raconter (à partir de quelle expérience ?) ? La dénoncer (mais selon quelle morale ?) ?

Nouvelle expérience à laquelle nous convie dans ces pages Jean-Michel Espitallier, qui bien évidemment croise son livre précédent, Le Théorème (Flammarion, 2003), et lui répond. Cette expérience poétique de liste porte sur la possibilité d’écrire sur la guerre, sur la manière de l’aborder sans la saborder, de la rendre en quelque sorte présente, tout en reconnaissant que nous n’y avons pas eu véritablement accès. Étrange expérience poétique, où une dimension épistolaire et méta-poétique vient briser la juxtaposition des listes et des textes, pour expliquer leur montage, leur raison, leur jointure, leurs origines, leur matérialité. Étrange expérience poétique où, dans un lointain écho de la reprise pongienne de la rage de l’expression, Espitallier se détourne de toute prétention informative sur la guerre, pour en saisir des lignes de consistance hyper-informationnelle : numéros des rois + liste de références croisées qui portent sur la guerre + la justification de l’axe du bien + ses menaces + son action. Sortes de généalogies de références absurdes qui, par juxtaposition, saisie et recontextualisation, montrent des schèmes de sens.

Ce face à quoi il nous met, et qu’un certain nombre d’auteurs ont perçu lors de cette guerre, c’est l’évidence que la réalité incarnée de la guerre, n’est issue que de constitutions informationnelles ayant leur propre logique. En choisissant d’énumérer des armes, lors de son second texte, il ouvre une autre ligne de consistance du référentiel "guerre", il abstrait de leur contexte chaque arme et les met dans la textualité synthétisante de la liste, qui en montre la mascarade accumulative :
12 bombardes, 3 mitrailleuses Vickers, 8 pertuisanes à soleil, 16 mousquets, 200 fusils Gras, 200 Lebel, TNT, 2 canons de 105, 1 caisse de balles traçantes, orgues de Staline, HK 81, 5 pistolets, 1 lance-roquettes, 148 kriss malais... 
Mais aussi la matérialité concrète du listing, du dépôt. La poésie ici, refusant de renvoyer à une autre réalité que son propre langage, posant que son sens se dessine dans les mots eux-mêmes - et ceci certainement dans un héritage de Wittgenstein -, sans référentialité, ne s’interdit cependant pas de poser la guerre et ce que c’est qu’écrire en son horizon, et s’ouvre une réelle possibilité de le faire.

Par le jeu des accumulations listées, l’auteur réussit à reconstruire des séquences logiques qui peu à peu, par la saturation intrinsèque aux juxtapositions, dessinent et indiquent la guerre, sans l’exprimer en tant que réalité extérieure, mais en tant que fondement structurant d’une accumulation linguistique réelle .



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Philippe Boisnard, le 14 septembre 2004 - article957.html
Jean-Michel Espitallier, En guerre, Inventaire Invention, 2004, 47 p. - 5 €.
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