Jean-Jacques Schuhl publie peu mais bien : quatre livres en une quarantaine d’années, dont les premiers (Rose poussière et Télex N°1) lui ont apporté le prestige confidentiel qui sied aux écrivains novateurs, et le troisième, Ingrid Caven, le Prix Goncourt 2000. Ce parcours atypique se trouve en quelque sorte résumé et porté à son sommet littéraire dans son dernier roman, Entrée des fantômes, qui réunit avec une grâce particulière les procédés de la prose expérimentale, de la rêverie et de l’autobiographie. Pour commencer, Schuhl ébauche un récit fantastique qui rappelle l’univers de David Lynch (Mulholland Drive), autour d’un mannequin, créature “détraquée et traquée“ qui détient un secret convoité par d’obscurs puissants. Ce chapitre de roman inachevé a pour suite l’histoire de “La nuit des fantômes", où le double de l’écrivain, nommé Charles comme dans Ingrid Caven, raconte une série d’événements le concernant, apparemment disparates, mais qui forment un réseau métaphorique parfaitement cohérent.
Aux anecdotes à valeurs symbolique se mêlent des méditations sur des personnages qui ont marqué Schuhl, sur son parcours littéraire, sur les temps qui changent (vraiment pas pour le mieux)... Avec une virtuosité unique en son genre, l’écrivain passe d’une radiographie qui serait “un vrai Bacon" (d’après son médecin), à Talleyrand, ou de Raul Ruiz qui lui propose un rôle, au fantôme gidien de Lafcadio - tant et d’autres références qui lui permettent de montrer, au détour d’une phrase, comment l’art peut naître ou renaître à la faveur des circonstances, absurdes, insolites ou pénibles, qui nourrissent la réflexion et l’imagination. Il en ressort un autoportrait oblique, empreint d’ironie et de nostalgie, où les limites entre le réel, l’imaginaire et l’art n’existent plus guère : pas plus que dans l’esprit d’un créateur en proie à l’inspiration.
La prose de Schuhl n’a jamais été aussi intense et gracieuse - jusque dans ses ruptures de ton -, et son art du “collage” littéraire touche ici à la perfection, à travers le mélange de citations détournées, de changements de sujet et de pistes narratives qui s’entrecroisent. Entrée des fantômes se lit d’une traite, avec émerveillement, et donne aussitôt envie de s’y replonger : un phénomène très rare en matière de littérature contemporaine.
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| Jean-Jacques Schuhl, Entrée des fantômes, Coll. “L’Infini”, éd. Gallimard, décembre 2009, 143 p. - 13,90 euros |
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