Oui, les mots nous manquent. Et c’est justement contre cette fatalité qu’on s’acharne à les affûter.
Au tout début, en guise d’aurore à ce texte : le soir qui monte, la torpeur vague d’une lassitude de corps née d’avoir longuement marché en montagne, le fardeau des sacs à dos enfin posé à terre. Et la fraîcheur encore vivace en bouche de la bière, si délicieuse après l’effort. Le présent quiet d’un moment de repos, face à un paysage grandiose - lac des Bouillouses, Cerdagne. Par touches infinitésimales, la parole, et l’envie de raconter, se fraient un passage dans le silence et la somnolence : comme souvent, je me laisse aller à imaginer quasi malgré moi les personnages qui pourraient évoluer dans la paix d’un tel site.
Puis, insensiblement, cette randonnée en croise d’autres, plus lointaines qui remontent à l’enfance et, avec elles, des souvenirs de sensations, de fascinations, de désirs et d’interrogations. En même temps que sont évoqués chemins, lacs et forêts sont parcourues à rebours les voies existentielles choisies par l’auteur - choix de vie, dévotion à l’écriture, à l’expérience humaine. Et toujours, sous-jacente, cette question cruciale pour le poète du rapport unissant les mots à leurs référents et à l’idée, à la sensation qu’il s’agit de partager avec le lecteur.
Parcourent ce bref texte une aspiration panthéiste ; une soif de se fondre dans le paysage ou, plutôt, de lui permettre d’entrer en soi par tous les pores pour, peut-être, devenir aussi vaste que lui - du moins en éprouver l’impression, fût-elle illusoire. Autour de cette soif - ressentie dès l’adolescence et en butte, alors, aux mots paternels - s’articule le rapport conflictuel avec la parole : d’abord parasite, et gênante, elle devient nécessaire et, à partir de cette nécessité, sont interrogées l’écriture et sa raison d’être. Écrit-on comme on marche ? Les analogies filées par Michel Baglin semblent répondre que oui - en ce qui le concerne du moins mais il y a dans son propos une indéniable universalité et les poètes marcheurs - aux sens propres ou figurés - lui emboîteront très certainement le pas. L’on pourrait être, avec ces Carnets, en Cerdagne comme ailleurs, même si des parfums et des chants bien spécifiques en émanent : ce que l’on y entend surtout est cette certitude que, pour un poète, la poussière des chemins quels qu’ils soient sera toujours levain créatif.
Ce "livruscule" est miraculeux. Parvenir en si peu de pages, d’une écriture si simple que ne distorsionnent aucune fioriture ni figure exagérément décorative, à construire un texte lumineux qui sait aussi faire allégeance à l’ombre, au mystère ; où sont étroitement solidarisés souvenirs d’enfance, descriptions de paysages comme de sensations et questionnements métaphysico-artistiques ne tient qu’à cela : un miracle poétique.
Michel Baglin, que je découvre ici, est un merveilleux défricheur : il restitue, des coins de nature qu’il traverse, une âme qui jaillit des pages - de petites choses ténues que l’on ressent très profondément, peut-être parce que la grâce poétique ne cesse d’effleurer ses phrases qui savent décrire tout en creusant l’énigme du rapport au monde. Je doute qu’il y ait mots plus clairs que ceux-là pour laisser entendre la musique silencieuse des crépuscules :
Une autre qualité de silence s’instaure peu à peu, liée au soir qui monte, à la fatigue, au cœur content.
Je ne suis pas sûre que Michel Baglin aura allumé en moi le désir de lacer des grolles montantes et d’endosser le sac du randonneur pour partir arpenter les GR du monde. Mais l’envie de lire plus encore, certainement. Et aussi celle, plus secrète, qui n’ose se dire, de tenter hors de la chronique l’expérience de l’écriture... pour le seul plaisir de la chasse au mot juste.
NB - Ce livre a bénéficié d’une aide à l’écriture du Centre Régional du Livre de Midi-Pyrénées.
Et pour une ration plus copieuse de rhubarbe, visitez le site de cette maison hors normes...
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