Deux cent quarante octosyllabes en un dialecte d’Oïl de la seconde moitié du XIIIe siècle, édité dans sa version originale avec, en regard, la traduction française, une présentation en guise de préface et quelques notes... Tout cela réuni en 34 pages pour un format de l’ordre de ceux des livres de poche. Pour se risquer à publier un tel "livruscule" il faut être, comme Alain Kewes, de ces éditeurs que l’on qualifie de "petits" par référence à la taille de leur maison mais qui sont d’abord et avant tout indépendants. Grâce à Rhubarbe, donc, voilà que l’on peut savourer ce "proverbe" médiéval - un "proverbe" est un récit allégorique - isolément, sans avoir à tâtonner au milieu d’une volumineuse anthologie où la promiscuité nuit parfois au charme de textes hélas trop brefs pour paraître ailleurs qu’en revues ou en recueils.
Ainsi privilégié, Dieu et le pêcheur est, de surcroît, valorisé par l’appareil critique concocté par Jean Claude Bologne : une présentation des plus agréables à lire, et des notes justement mesurées pour lever les obscurités sans alourdir la lecture.
On ne sait pas précisément qui est Gautier Le Leu ni quand il naquit. Tout au plus peut-on être à peu près certain qu’il vécut dans la seconde moitié du XIIIe siècle, entre France et Belgique. Tiens... voilà que s’esquisse une parenté entre ce trouvère mieux connu des médiévistes que du grand public et celui qui s’est ici chargé de transmettre un de ses textes : Jean Claude Bologne, Liégeois d’origine, vit et enseigne à Paris depuis de nombreuses années. Spécialiste en philologie romane, il est aussi romancier et nouvelliste - son abondante bibliographie est aussi riche d’essais socio-historiques que d’œuvres de fiction. L’introduction qu’il a écrite pour Dieu et le pêcheur porte l’empreinte de ce double talent : très savante dans ses références, elle est rédigée comme une petite rêverie personnelle où l’auteur ne craint pas d’avancer à découvert, le "je" au bout de la plume qui ne s’abrite pas derrière la rigidité distanciée et le "nous" conventionnel des discours universitaires. Cette présentation, qui tâche de dresser le portrait d’un homme, de ses écrits et, en arrière-fond, d’une époque, est en elle-même une œuvre littéraire délicieusement tournée - en particulier quand il s’agit d’approcher la personnalité de ce poète dont il ne reste aujourd’hui d’autres traces que ses écrits :
Alors rêvons ... rêvons d’un moine défroqué qui a chanté dans les villes du Nord ses emportements contre l’Église ou de bonnes plaisanteries d’étudiant ; qui a su rimer avec un égal bonheur le sexe de la femme et les tréfonds de son âme veuve.
Ce texte dont la classification est délicate et qualifié d’atypique dans l’œuvre de Gautier, riche en hapax, demeuré extrêmement mordant et féroce à l’encontre de la foi chrétienne plus de sept cents ans après sa rédaction - à la fin Dieu en personne s’en va tout déconfit, mais je ne vous dirai pas qui l’a ainsi roulé en déconfiture... vous verrez combien l’allégorie est savoureuse ! - ce texte donc ne pouvait que séduire Alain Kewes car tout le destine, décidément, à tâter de la Rhubarbe éditoriale. Et notre éditeur rebelle aux entraves honore ce proverbe de fort belle manière : traduit en vers non rimés qui respectent sa musique en la modernisant, présenté et annoté par un Jean Claude Bologne qui glisse son érudition dans une prose allègre un rien épicée en parfaite harmonie avec ce proverbe pour le moins irrévérencieux... Dieu et le pêcheur n’aurait su espérer plus agréable résurrection. Offert au grand public en marge des prés carrés universitaires hyperspécialisés où sont en général confinés les textes anciens qui n’ont pas pour auteurs les grandes vedettes à qui les programmes scolaires ouvrent grandes leurs portes, il mérite qu’on lui prête la plus grande attention.
J’ai aujourd’hui dans ma bibliothèque la quasi totalité des ouvrages publiés par Rhubarbe et je ne puis m’empêcher de les comparer à des grains fous, jetés joyeusement au vent par quelque plante douée d’une imagination telle qu’elle donnerait à chacune de ses semences une forme singulière.
Pas de "collections" mais des livres qui viennent comme cela, portés par l’air du temps et l’enthousiasme de l’éditeur, chacun avec sa silhouette propre et un "contour générique" impossible à tracer - l’on reconnaîtra des "nouvelles" dans les Mécomptes cruels de Georges-Olivier Châteaureynaud et des "poèmes" dans Achill Island note book de Werner Lambersy mais comment pourrait-on sans leur manquer de respect étiquetter Moi aussi, Le Crible, ou Élégie pour quarante villes ? Ainsi hirsuté, le catalogue de Rhubarbe a l’allure d’une compilation d’objets rares, autant à lire qu’à collectionner - mais surtout pas à "ranger"...
L’on sait que l’éditeur affectionne les formes épineuses qui ne se laissent pas appréhender facilement, il est donc logique que ses livres mis côte à côte sur une étagère ne produisent pas un alignement bien sage... celui-ci un peu moins large que son voisin, celui-là un peu plus haut, tel autre avec une photo noir et blanc pleine page pour première de couverture et cet autre encore avec une simple vignette sur fond crème...
En publiant à la suite de ce proverbe du XIIIe siècle un roman - Au point d’épine, de Danielle Boulaire, dont nous reparlerons plus en détails - Alain Kewes montre, par la distance formelle qui sépare ces deux textes et par la différence de maquette qui les habille, qu’il est attaché à sa latitude de choix et ne s’interdit rien en matière de publication du moment qu’il dispose des moyens nécessaires et que la "littérarité" d’un texte lui paraît suffisamment élevée. Telle est la liberté du "petit" éditeur. Dommage qu’il lui faille toujours ou presque la payer par une diffusion-distribution difficultueuse voire, dans les pires cas, inexistante...
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