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Poésie
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L’Irlande : la pluie... La mer, les falaises - et les bruits des vagues jetés contre le ciel plombé.
La Verte Irlande où les gris sont plus richement déclinés qu’ailleurs parce qu’il y a les murs bariolés des maisons et, à la saison, les fuchsias en fleurs. Et les pubs couleur Guiness.
Irlande Nord et Sud ; la vie aride, la foi, les conflits - mémoire d’un certain Bloody Sunday.
L’irlande allume les rêves, appelle les fous, les quêteurs de solitude. Lorsque le poète Werner Lambersy va y frotter ses semelles - ne dédaignant pas cependant les commodités de l’automobile ainsi qu’il le confie à son interlocuteur de la revue Décharge à l’occasion d’un entretien dont vous pouvez découvrir un extrait ici, sur le site des éditions Rhubarbe - le cœur ouvert à tous ces visages comme son âme peut l’être à tous les vents, il en ramène Achill island note book.

Titre posé comme une étiquette sagement collée sur la couverture d’un de ces carnets à spirales que l’on a toujours en poche, histoire de pouvoir à tout moment y fixer les essaims de mots qui affluent parfois... C’est bien ce flux impromptu, surgissant au détour d’un instant, qu’on a l’impression de découvrir en tournant les pages du livre. Les poèmes s’y égrènent en vers libres et courts, ne s’allongeant qu’en de rares occasions - tout comme les strophes, de deux à quatre vers mais, çà et là, s’étirant jusqu’à six. Juste de quoi ménager de subtiles arythmies dans cette poésie ténue, où les choses sont dites en toute simplicité - où il suffit d’un enjambement surprenant, d’une métaphore fulgurante, pour projeter hors du carcan de la prose dénotée la vision fugitive, la sensation éphémère...
Il y a peu de jours comme
celui-là

Il faisait beau
les dieux étaient assis en
terrasse

Et personne ne les voyait (...)

Pas de titre aux poèmes, pas de ponctuation - sauf, vers la fin, en deux ou trois endroits à peine identifiables tant la lecture, vite, prend l’habitude de cette absence. Dans ces poèmes épurés, presque arides mais qui atteignent à bout touchant, la mélancolie grave des paysages austères alterne avec de chaleureux traits d’humour (L’Irlandais aime dieu / parce que c’est un bon conteur / d’histoires), de petites piques adressées au modernisme (sur l’île d’Achill on regarde la tévé) et le rappel abrupt des blessures infligées à l’Irlande. L’on est charmé, surtout, par ces étranges retournements qui, l’espace d’un blanc séparant deux strophes font basculer le poème de l’évidence la plus simple -
Les phoques sont venus
tellement les enfants les attendaient
 
dans les brouillages de frontières inter-mondes :
Et la lumière
semble heureuse elle bat des mains
dans la mer

Ainsi qu’applaudissent les miroirs

À ce point de la lecture, il serait dommage de ne rien dire de la police choisie pour l’impression. Elle frappe... Information prise auprès de l’éditeur, elle a nom "papyrus". Étrangeté de ce mot, qui évoque davantage Gizeh et les rives du Nil que les Gaëls et les Tuatha Dé Danann ("gens de la déesse Dana" : personnages plus ou moins mythologiques que l’on rencontre dans les anciens récits épiques irlandais), mais désignant des caractères rappelant, pourtant, les fameux entrelacs des Celtes, et la stylisation spécifique de leurs figures animales. Peut-être sont-ce les courbes des D et des U majuscules, qui dessineraient presque une harpe celtique ? À moins que ce soit ce pas dansant qu’impriment aux premiers vers de chaque strophe ces capitales initiales larges ouvertes qui débordent en haut et en bas de la ligne d’écriture. Ou cette initiale plus grande encore au début des poèmes, proche de la lettrine médiévale ornementée - et, allez savoir pourquoi, au Moyen-Age on associe souvent, ajourd’hui, le "celtisme"...
Mais peut-être cette "impression celte" est-elle imputable à la forme des lettres - ronde et un peu râblée comme des silhouettes de moutons - à la basse altitude des apostrophes - à mi-l ou à mi-d au lieu de flotter vers leurs sommets - et à leur empâtement : un graphisme particulier qui recrée sur la page et dans le clair agencement des vers les lignes si caractéristiques des landes irlandaises, mollement vallonnées, où de petites maisons trapues et les doux linéaments des murets de pierres sèches semblent tracer quelque message cabalistiques sur le tissu des prairies rases.
Avoir opté pour une police qui flirte tant avec la calligraphie - mais demeure limpide cependant - revient à avoir donné aux poèmes une fine musique ; c’est rendre à la poésie un peu de son essence musicale alors même que la forme écrite la laisse muette. 

À suivre les vers Werner Lambersy, on est au cœur de ce petit bout d’Irlande qu’est l’île d’Achill aussi sûrement que si l’on y était de plein corps ; l’on sent au fond de soi les ciels fuligineux, les pubs enfumés, les sourds tumultes de l’océan ; on compatit aux duretés subies par les habitants - la trop rare soupe aux patates, la nécessité de l’exil.
Le dernier poème - le seul qui ait un titre, comme une éminence émergeant du recueil et qui d’ailleurs, s’adresse au mont Slievemore, avec un rien de solennité : c’est une "ode"... - consacre l’union, la fusion des immensités - cieux, mer, montagne - auxquelles est confronté l’homme. Dans ce poème-chute, qui se clôt sur une chute, se lit l’image des petites destinées humaines lancées au front du Temps. Mais ce trou dans l’azur...



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Isabelle Roche, le 4 octobre 2006 - article2642.html
Werner Lambersy, Achill Island note book, éditions Rhubarbe, septembre 2006, 102 p. - 9,00 €.
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