Il y eut tout d’abord, dans ma boîte à lettres, bien protégé par les parois moelleuses d’une enveloppe à bulles, un petit livre signé d’un nom familier, Georges-Olivier Châteaureynaud : Mécomptes cruels. Je retrouvai dans ces nouvelles le ton si singulier, et délectable, de cet auteur. Puis, amateur de photographie noir et blanc - que je pratique occasionnellement - je m’attardai longtemps sur l’illustration de couverture qui d’emblée me toucha. Le nom de l’éditeur, à son tour, attira mon attention : Rhubarbe... Une plante dont les tiges se muent en confiture, en compote, en garniture de tarte... mais j’ignorais jusqu’alors qu’elle eût de quelconques affinités avec la littérature non gastronomique. Cette Rhubarbe-là étant bien de son temps, elle possède son site internet, ce qui me permit d’avoir, à son sujet, ma lanterne quelque peu éclairée - pas assez cependant à mon goût : je demandai donc au fondateur des éditions Rhubarbe, Alain Kewes, s’il pouvait m’accorder un entretien lors d’un de ses passages à Paris. Rendez-vous fut pris devant Beaubourg - un lieu particulièrement de circonstance : ce Centre à l’architecture si décriée est, en son genre, une sacrée platée de rhubabre, dont l’âpreté, pour certains de ses détracteurs, n’a toujours pas cédé le pas à la suavité d’une saveur agréable... - puis nons allâmes prendre place au Quincampe, un restaurant-salon de thé qui avait déjà servi de "base" au Littéraire lors de l’interview de Fabienne Juhel. La salle, au décor mi-Nord d’Afrique mi-France campagnarde, est vide. Silencieuse. Le feu de cheminée est au repos de ses flambées, des jeux d’Échecs attendent leurs guerriers. Entre café frappé pour l’un et thé rouge pour l’autre, Alain Kewes commence de raconter l’odyssée Rhubarbe- et je suis tout ouïe...
J’ouvrirai cet entretien par deux questions élémentaires : qui êtes-vous ? Comment êtes-vous devenu éditeur ?
Alain Kewes :
Questions élémentaires certes, mais auxquelles il n’est pas facile de répondre... Mon nom est donc Alain Kewes ; et je baigne dans le monde du livre depuis toujours. J’ai commencé par être un lecteur acharné - je crois d’ailleurs que je resterai toujours et avant tout lecteur. Puis je suis devenu documentaliste - je travaille dans un lycée ; c’est cette activité qui me nourrit et, par là, nourrit les éditions Rhubarbe. J’ai également écrit quelques livres, participé à plusieurs anthologies, publié pas mal en revues. Enfin, j’ai créé "La soie des vers", une association qui organise régulièrement des lectures publiques. Ces lectures sont axées sur la littérature contemporaine - la poésie en particulier. Et depuis deux ans, l’essentiel de mon activité est consacré aux éditions Rhubarbe, nées en décembre 2004. C’est cela qui me porte aujourd’hui - et pour quelque temps sans doute, eu égard aux engagements que j’ai pris vis-à-vis des auteurs, bien que je ne puisse pas savoir quelle sera la pérennité de mon entreprise...
Si j’en crois le superbe édito que vous avez écrit et publié sur le site des éditions Rhubarbe, c’est en grande partie la jubilation que vous éprouvez à découvrir un texte puis à le travailler jusqu’à sa parution en livre qui vous a amené à devenir éditeur ?
Oui. Je me trompe peut-être, mais je suis convaincu que l’édition est une forme de création littéraire. Tous ceux qui ont vécu la situation de voir leur nom imprimé sur une couverture, de lire leurs propres mots mis en page, ont éprouvé ce sentiment étrange que jusque-là, leur écrit n’était pas terminé, n’existait pas vraiment. Éditer un livre, c’est permettre à son auteur de mettre un point final à sa création, d’accoucher l’œuvre. Jusqu’à récemment, je me situais dans une démarche d’écriture. Puis j’ai découvert les lectures publiques - activité dans laquelle je me suis beaucoup investi. Avec ce travail d’éditeur, je me confronte à ce que j’appellerai l’"avant-texte", et j’ai le sentiment, ainsi, d’avoir parcouru l’essentiel des champs de la création littéraire. S’intéresser à "l’avant texte", c’est être un découvreur, un défricheur ; être le premier à lire ces mots, ces phrases... est très exaltant - ce l’est d’autant plus lorsqu’on se heurte à certaines stalactites, et que l’on devra dire aux lecteurs suivants "attention à la marche !". Or les "stalactites" ne manquent pas, puisque le projet des éditions Rhubarbe a été, dès le départ, d’explorer des textes aux marges des formes littéraires traditionnelles : je recherche des textes qui vont me surprendre, et que je pressens capables de surprendre les lecteurs.
Il y a une forme de magie dans le fait d’éditer un texte ; une magie comparable à celle qui gouverne l’élaboration d’un plat gastronomique : la fabrication d’un livre résulte, comme la grande cuisine, d’une alchimie entre imagination, sensibilité esthétique, et maîtrise de différents aspects techniques. Tout ce qu’implique cette fabrication - choix des papiers, des polices, de la mise en page... etc. - me comble. Pour le moment...
Aviez-vous une expérience préalable de ces aspects techniques de l’édition quand vous avez décidé de devenir éditeur, ou bien êtes-vous parti bille en tête, en apprenant "sur le tas" ?
J’ai essentiellement appris "sur le tas". J’avais une certaine expérience comme collaborateur de plusieurs revues littéraires où j’avais, de temps à autre, mis la main à la pâte - jamais de façon continue cependant : il m’arrivait simplement de mettre en page quelques articles, de donner mon avis sur la présentation. Mais tout ce qui concerne l’impression proprement dite - les possibilités et contraintes des différents papiers, par exemple - m’était étranger, et je découvre cela au fur et à mesure d’où, très probablement, des tâtonnements plus ou moins heureux dans les premiers livres publiés. Je me souviens de l’un d’eux en particulier que j’avais fait imprimer en Garamond, un caractère très fin, très élégant... trop, justement, car l’imprimeur, pour rendre le texte lisible, a dû graisser les machines et, à l’arrivée, le livre avait l’air d’avoir au moins 75 ans d’âge ! Avec des caractères comme l’Arial ou le Times... ou un autre imprimeur, le livre n’aurait pas eu cet aspect fâcheux. J’ignorais tout de ces subtilités techniques, mais l’expérience, fût-elle malheureuse, se charge de me les enseigner petit à petit. À côté de cela, il y a des choses que vous faites par hasard et qui s’avèrent du meilleur effet...
Connaissiez-vous les arcanes de la diffusion-distribution avant de créer les éditions Rhubarbe, ou bien vous êtes-vous heurté à ce problème une fois engagé dans votre projet ?
Je connaissais un peu ces arcanes d’un point de vue d’auteur, de documentaliste et de "revuiste". Mais les techniques de diffusion et de distribution soulèvent des questions extrêmement complexes, auxquelles je ne me frotte pas vraiment pour l’instant : j’ai un diffuseur au Canada et en Belgique, mais pas en France. Je suis en train de prendre des contacts, or cette démarche me conforte dans l’idée que la diffusion directe n’est peut-être pas une mauvaise solution et m’encourage plutôt à attendre. Beaucoup de diffuseurs manquent de moyens humains - je discutais récemment avec l’un d’eux qui prétendait couvrir toute la France avec deux personnes, et ce pour le compte d’une vingtaine de maisons d’édition ! Je doute que ces deux personnes puissent connaître suffisamment les catalogues et les parutions de ces maisons pour les promouvoir auprès des libraires... Il existe aussi des groupements d’éditeurs qui procèdent eux-mêmes à leur diffusion-distribution tels que Lekti-ériture, ou Athélès, mais ce sont des éditeurs qui, en général, ont déjà un diffuseur-distributeur et qui se regroupent pour faire connaître leur production au moyen d’un site web, lequel est au pire une simple vitrine de leurs publications, au mieux une sorte de revue avec des interventions de leurs auteurs. On entre, ici, dans la sphère de la sur-diffusion...
La diffusion-distribution n’est certes pas l’aspect le plus exaltant du métier d’éditeur, mais c’est elle qui donne sens à l’entreprise. Avec l’auteur, je suis lié non seulement par un contrat écrit mais aussi par un contrat moral. À quoi sert d’éditer un livre si l’on est inapte à prendre son bâton de pèlerin pour aller le présenter aux libraires et le faire connaître par tous les moyens ? Pour moi, l’effort de commercialisation est un juste retour à l’auteur : celui-ci m’a fait confiance en me remettant son texte, et je dois honorer cette confiance en défendant son livre avec toute l’énergie dont je suis capable. Cela peut me faire perdre de l’argent - comme, tout récemment, quand j’ai vendu un de mes livres à une librairie canadienne - mais c’est une perte à laquelle je consens avec joie parce que je sais qu’en contrepartie, le livre va toucher un plus vaste public. Or donner des lecteurs à un livre, amener à se rencontrer par son intermédiaire des auteurs et des lecteurs est le but de toute entreprise éditoriale, laquelle pourrait se définir comme la recherche de la meilleure connexion possible entre une écriture que l’on a appréciée et ses lecteurs potentiels. Provoquer cette rencontre entre deux mondes qui se côtoient sans se connaître est aussi ce que je poursuis à travers les lectures publiques, ou mon métier de documentaliste. Ainsi, au lycée où je travaille, j’ai affaire à des adolescents qui, j’en suis persuadé, pourraient trouver dans certains livres disponibles au CDI de quoi combler des manques dont ils ne sont, la plupart du temps, même pas conscients. Or ils n’iront pas spontanément vers ces livres, et je pense que mon rôle consiste à les amener à les lire.
Vous écrivez dans votre édito évoqué tout à l’heure que la particularité gustative de la rhubarbe est analogue à la saveur littéraire des textes que vous publiez. Cette comparaison signifie-t-elle que la gastronomie a pour vous une grande importance ?
Non, pas spécialement. En revanche, rapprocher l’émotion intellectuelle qui naît de la lecture d’une sensation physique me paraît aller de soi car je pense que l’une et l’autre sont de même nature. Les livres que je publie - cela m’est apparu a posteriori - sont en général d’un abord déconcertant ; le plaisir de lecture qu’ils offrent n’est pas immédiat. Exactement comme la rhubarbe : quand on croque dans une tige de rhubarbe crue, c’est l’astringence qui domine, on est saisi par l’âpreté avant d’éprouver un vrai plaisir gustatif. D’où ce nom qui me semble bien adapté à ma production - que j’ai, du reste, beaucoup de mal à caractériser : je ne peux ni la définir par un "genre" précis, puisque j’ai publié de la poésie, des nouvelles, de la correspondance, des fragments de romans... etc. ni lui attribuer un "style" ou un "ton" puisque chaque livre est une vraie singularité. Je puis tout de même préciser que j’attache davantage d’importance à l’écriture qu’à l’histoire, et que je donnerai toujours la préférence à une intrigue dont les ressorts tiennent en trois lignes servie par une belle écriture plutôt qu’à une histoire captivante écrite de façon plate et transparente. C’est un choix difficile pour un éditeur : comme les lecteurs - pour la plupart d’entre eux du moins - s’intéressent d’abord aux histoires, ils risquent fort de se tenir à distance de mes livres... Mais accorder la priorité à l’écriture par rapport à l’histoire demeure ma ligne de conduite. Je dois toutefois convenir que j’ai un peu infléchi la politique éditoriale de la maison depuis sa création... Le projet initial était de ne publier que des textes hors norme, hybrides, au goût incertain. Après la sortie des quatre ou cinq premiers livres, ce côté déroutant était devenu la "marque de fabrique" de Rhubarbe, et j’ai commencé à recevoir de nombreux manuscrits dont beaucoup étaient en effet déroutants - mais pas forcément excellents. J’ai alors réalisé qu’il ne suffit pas à un texte de dérouter pour avoir de la valeur et qu’il ne suffit pas d’écrire hors norme pour engendrer une véritable œuvre littéraire. Je me suis aussi rendu compte que chercher à publier du hors norme à tout prix revenait à courir après une nouveauté illusoire et à s’enfermer dans une spirale dangereuse, qui conduit entre autres à choisir un texte pour le seul "scandale" littéraire qu’il est susceptible de provoquer. Cela dit, je continue à rechercher des textes portés par une écriture originale et, jusqu’à présent, les auteurs que je déniche - ou qui me trouvent - ont justement cette voix particulière à laquelle je suis extrêmement sensible.
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