La littérature de voyage est bien évidemment connue, déjà jouée, et même possède en France certains porte-drapeaux tel Nicolas Bouvier et son Usage du monde. Et pourtant, la poésie ne s’arrête pas à ce qui est déjà joué, mais par son travail de langue, elle se place en toute nécessité dans un rapport de mouvement et de témoignage du mouvement de celui qui parle, témoignage qui n’est aucunement pure et simple indexation de choses vues, comme le sont les photographies de vacances, mais la lente diction parfois de cette intimité du déplacement.
Le dernier travail de Pierre Alferi, tout à la fois littéraire et vidéopoétique, se noue à et dans ce travail du témoignage du voyage. Le voyage se présente comme la recherche dans le trajet de la langue, non pas du familier, des repères ethnocentristes du déjà connu, mais de la tentative de dégager du sable (...) des visages familiers et de les éclairer quand le vernis a bruni (p. 15). Pierre Alferi l’a déjà thématisé, la langue se donne poétiquement ou littérairement dans la transparence de phrases qui éclairent par leur nouveauté. Qui éclairent non pas d’abord et avant tout ce qui a lieu (relation d’adéquation de la représentation à son objet), ni non plus ne sont claires au niveau de leur intention (adéquation intentionnelle du texte à son projet), mais éclairent la langue dans sa rencontre en surface avec ce qui la travaille tout à la fois objet et intention.
La clarté est la capacité du langage à déployer, à mettre à plat ses propres possibilités : elle n’a lieu qu’en surface (Chercher une phrase, Bourgois, 1991).
Intime est tout à la fois trace d’un périple, d’une traversée de lieu, de paysages qui se tressent dans les vers et les images de la vidéo, et de courtes lettres adressées à des anonymes, à des destinataires dont seule la qualité les nomme : cher relatif, chère attachée, chère lunatique, cher antiquaire, cher mentor... Intime est cette traversée de la langue qui sans autre complexité que d’anodines mentions, cherche à s’adresser, non plus à des personnes en particulier, mais sans doute à des caractères, à des désignations personnelles et impersonnelles, à des tensions qui gouvernent l’homme, tout à la fois chacun d’entre nous et celui-là même qui nous adresse cette intimité du dire.
Ainsi cette intimité dont il nous parle n’est pas celle du solipsisme, du noyau de soi pensé comme l’infragmentable monolithe de sa propre existence mais, bien plus ontologiquement dans l’horizon d’Heidegger et sa définition des existentiaux fondamentaux, il pose l’intime dans la relation au jettement et au dire qui naît de ce déséquilibre constant et irrépressible de l’existence. Seul je perds l’équilibre / je n’ai rien de plus intime / que d’être avec vous jeté / dans les rapides (p. 17). Déséquilibre qui trouve sa cohésion d’être par l’autre, par la liaison toujours nécessaire de ce "tu" qui se lie à "soi". Les adresses prennent ici leur sens : chaque fragment de lieu se donne dans ces adresses. À son cher mentor, il parle de cette ville très fréquentée / par les décalcomanies de notre espèce (p. 25). À la lunatique, il exprime le caractère duel de la ville quant à sa géographie d’eau : c’est une ville d’eaux vives / coupés en deux, caractère duel qui peu à peu se propage dans les associations nominales, celles-ci renvoyant à des oppositions : gare de nécessité / gare de vertu, voire des oxymores : transport amoureux immobile (p. 19).
Ce déséquilibre du trajet était déjà présent dans l’œuvre d’Alferi, dès Le chemin familier du poisson combatif (POL, 1992), où il pouvait poser que cheminant, c’est-à-dire inventant son chemin comme suivi ou le suivant comme inventé (p. 27) et définissait le TRAIT HATIF SINUEUX. Le déséquilibre, comme il l’indiquait alors, n’était pas de l’ordre de la vue mais du tactile, du touché, de la contingence. Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce travail entre littérature et vidéo : ne pas soumettre le déséquilibre à la loi de la vue, mais à celle du touché. De ce qui se touche en soi quand, à la fois on touche et on est touché par ce qui nous rencontre. Car comme il l’énonçait, la vue est ce piège de la solide présence (p. 90). La vue renvoie à une sorte de stabilité du voir face aux choses vues, alors que le touché est variation infinie du sentir dans sa liaison au sensible. C’est pour cela qu’il pouvait dire que voici la seule version habitable du corps : retourné comme un gant (p. 60). Le corps non plus pensé comme un sentir intérieur, sensation conçue comme sans porte ni fenêtre, mais sentir qui n’est que cette lisière en surface de corps et de langue (c’est-à-dire dans sa manière d’apparaître par sa syntaxe et ses régimes nominaux et verbaux).
Intime se présente alors comme le témoignage tactile de ce qui touche aussi bien au niveau de la phrase que de l’image. Les phrases du court texte sont tout à la fois simples, de brèves annotations qui impliquent une adresse à un autre, mais qui sont gouvernées en elles-mêmes par une suspension constante. Cette suspension n’est pas celle de la limite du langage face à ce qu’il y aurait à dire ou au dire lui-même (cf. article sur Jérôme Game) ; car extérieur à la problématique de la modernité, Alferi ne pense pas que la langue ait à chercher, par une mimésis de second degré, à représenter l’insondable qui provoquerait l’abîme de la langue face à l’indicible. Loin de cette perspective, l’instable de la langue est la chose même témoignée, à savoir la syntaxe de l’instable de la langue qui se suspend à elle-même. Ce déséquilibre propre à la langue est redoublé par les dessins qui viennent faire front au texte, non pas l’illustrer mais le toucher, l’interroger. En effet comme la quatrième de couverture l’exprime : Intime peut-être considéré comme le scénario du film de Pierre Alferi. Scénario à la fois visuel et textuel, dont nous pouvons voir l’incarnation dans le cédérom Panoptic, un panorama de la poésie contemporaine, édité de même par Inventaire/invention. La vidéopoésie enveloppant dans sa matérialité ce déséquilibre, vidéo de collage, où se tressent des bandes distinctes, comme dans les tableaux de Jiril Kolar, le poète plasticien tchèque.
Le témoignage n’est ni fiction, ni objectivité, il est ce qui à la fois est la nécessaire présence vécue et articulée d’un sujet et d’autre part sa possible errance de jugement, la possible péripétie d’une déformation imperceptible qui hanterait la trace. L’intime ne peut se donner sans doute que là, dans cette possibilité de ne pas se rencontrer, de ne pas se reconnaître à travers le témoignage donné aussi bien à la chère voisine qu’au cher créancier. Es-tu si sûre / qu’on se reconnaîtra (p. 31) demande-t-il à l’intime dans sa dernière adresse. En effet, faut-il attendre de se retrouver pour être lié ? Comme en écho, le dessin et le plan dans la vidéo renvoient à des chaînes. L’intime, toujours déjà là, dans le déport de soi et la rencontre du monde. L’intime non pas dans la présence absolue de soi, mais dans cette différence constitutive de l’existence, cette instabilité qui ne n’apparaît qu’au toucher de la trace issue du mouvement.
Le rythme reste en disparaissant, non dans une transparence, une vision du dehors, mais au contraire dans une clarté opaque et résistante, une pure surface : dans l’impression (Chercher une phrase, p. 62).
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